Introduction

                   Les raisons qui m'ont amené à rédiger une dissertation sur la christologie d’Aloysius Pieris proviennent des problèmes existentiels et de l'identité de l'être vivant tels que le rencontre une minorité chrétienne au sein d'une majorité non- chrétienne dans le contexte de l'Inde. Même si l'Eglise en Inde[1] revendique 2000 ans de son existence dans le sous-continent, elle est souvent identifiée comme les restes du colonialisme. Les chrétiens sont identifiés comme des étrangers et même blâmés pour leur manque de patriotisme. Même après cinq cents ans d'œuvres missionnaires et de recherches et les mouvements théologiques, les chrétiens ne représentent seulement que 2,3% de la population indienne. C'est dans ce contexte que je cherche une christologie qui peut véritablement définir le christianisme pour la majorité non- chrétienne de l'Inde. Il s'agit d'une volonté de développer une christologie qui considère la réalité contextuelle de l'Inde comme sa ressource. Cette recherche m'a conduit à la christologie d’Aloysius Pieris.
                   J'ai trouvé dans ses pensées une réelle volonté de dialogue avec les croyants non-chrétiens de l'Asie[2]. Sa christologie donne un sens à ma vie en tant que chrétien parmi les non-chrétiens et un langage pour communiquer le mystère du salut en Jésus à la majorité des non-chrétiens avec qui je vis. Pieris développe sa christologie sur la base des deux pôles de réalités asiatiques: la pauvreté et la religiosité. À son avis, c'est la séparation entre ces deux réalités du contexte asiatique qui conduit à l'échec de Jésus, qui est aussi un Asiatique comme le Bouddha et Mahomet. Pieris croit que c'est seulement à travers le noyau sotériologique ou libérateur de diverses religions que le Christ pourrait entrer de nouveau en Asie[3]. Sa christologie est de savoir comment entrer dans ce noyau libérateur en imitant le «baptême» de Jésus.
              La première partie traite des différentes tendances christologiques qui ont été / sont répandues en Asie. Il expose également les effets de ces christologies chez les Asiatiques et leurs propagateurs. En montrant l'échec de ces christologies, Pieris présente sa thèse selon laquelle Jésus ne peut entrer en Asie que par le noyau sotériologique des religions asiatiques. Dans la deuxième partie, il expose comment Jésus lui-même se «délectait» dans les «eaux du Jourdain» et sur  la «Croix du Calvaire». S'inspirant de cet acte de Jésus, Pieris développe dans la troisième partie sa christologie de l'Alliance comme christologie libératrice du pluralisme religieux.

1. Les approches christologiques et ses effets en Inde

Introduction

              L'Asie a connu un certain nombre d'approches christologiques depuis l'avènement de l'œuvre missionnaire jusqu'à maintenant. La plupart de ces approches ne sont pas en mesure de produire leurs effets en raison de leur incapacité à comprendre les cultures locales et les traditions religieuses. Cette partie analyse la situation actuelle et l'image de l'Eglise en Inde, les différentes approches adoptées par les théologiens et les missionnaires pour présenter le Christ en Asie, et les effets de ces approches dans les populations locales.

1.1  L'Eglise en Inde aujourd'hui

              Le christianisme est en nombre la troisième religion de l'Inde, avec environ 24 millions de fidèles, ce qui constitue 2,3% de la population indienne composée de catholiques romains, des différentes dénominations de protestantes et des orthodoxes[4]. Le christianisme est remarqué et connu en Inde pour sa présence active par des universités, des écoles, des hôpitaux et des centres sociaux. Même s’il est reconnu pour ses grandes contributions dans ces domaines, il produit également des images négatives dans l'esprit de la majorité des  non- chrétiens ordinaires. L'Eglise indienne est considérée par les non-chrétiens comme une religion étrangère et ses partisans sont accusés comme des non-patriotiques. L'Église est souvent critiquée pour son héritage colonial dans la théologie, la liturgie et dans son mode de vie. Le christianisme est jugé comme une religion qui occidentalise la culture indienne. Même si l’Eglise en Inde une minorité et que la majorité de ses partisans sont pauvres, l'Eglise en Inde est riche, plutôt dans l’élite et la classe moyenne orientée. Elle sape la crédibilité de sa mission en Inde.
              Même après sa présence au cours des cinq derniers siècles et l’accomplissement de beaucoup de bonnes œuvres en Inde, l'Eglise est identifiée comme étrangère et contre les pauvres (la majorité). Ici, Pieris analyse les diverses approches christologiques qui prévalent dans le sous-continent depuis le colonialisme et leur incapacité à apporter les peuples d'Asie à Jésus et la raison derrière les images négatives.

1.2 Les approches christologiques

              Selon Aloysius Pieris, il y a deux approches christologiques qui prévalent dans l'Église d'Asie: une théologie du Christ- contre- les- religions et une théologie du -Christ- des- religions[5]. L’ancienne nous présente le Christ et le christianisme comme seul le vrai rédempteur et la vraie religion. Selon elle, seul le christianisme peut sauver les âmes païennes d'Asie du pouvoir de la superstition, par l'intermédiaire de la culture occidentale. La second approche théologique accepte toutes les autres religions, mais présente le Christ comme la consommation finale de toutes les recherches de l'homme sur la rédemption. Voici les différentes approches et les mouvements de ces deux divisions de christologies.

 1.2.1 Une théologie du Christ- contre- les- religions

1.2.1.1 Le Christ colonial

              Le XVIe siècle a vu le second avènement du christianisme avec le colonialisme, en Asie. Les missionnaires qui sont venus avec les colonialistes ont présenté le christianisme dans les nouvelles colonies. Ainsi le Christ a été présenté comme le Dieu des colonisateurs blancs cherchant à s’imposer au panthéon asiatique[6]. Ils ont présenté le Christ comme le seul sauveur et le christianisme comme la seule voie de salut. Cette nouvelle forme de civilisation occidentale a été présentée comme remède à la «misère morale» des pays «colonisés»[7]. Les religions et les cultures locales étaient considérées comme païennes et superstitieuses. Les indigènes ont été encouragés à embrasser le christianisme pour se libérer de leurs cultes païens et de leurs styles de vie. Selon Pieris, même De Nobili et Ricci avaient utilisé la même christologie, mais fait utiliser la culture païenne comme un moyen d'attirer les indigènes.
              Après cinq siècles d'activités missionnaires, seulement 2% de la population asiatique s'est convertie au christianisme[8]. La forte tradition religieuse de l'Asie a provoqué dans la majorité du peuple le rejet du christianisme. Le Christ demeura un dieu parmi les nombreux dieux pour les Asiatiques. Comme lieu de naissance de la plupart des religions, le christianisme, la nouvelle religion présentée par le colonisateur, n'a pas offert quelque chose de nouveau pour les Asiatiques. Le noyau salvateur et libérateur de ces religions a toujours défendu l'argument du christianisme selon lequel le Christ est le seul sauveur du monde. Aussi l'image du christianisme, comme religion du colonisateur, a poussé la plupart des croyants des religions non - chrétiennes à garder une distance. Ce sont souvent les religions non-chrétiennes qui ont éveillé l'identité culturelle des nations asservies dans leur collusion avec des puissances chrétiennes[9].

1.2.1.2 Le Christ néo- colonial

              C'est une perspective théologique qui prévalait à la fin des années 1960. Les partisans de ce point de vue ont présenté la forme occidentale de développement comme la condition sine qua non pour l'évangélisation. «Civilisation» occidentale donne maintenant lieu au "développement" occidental comme support de la présence salvifique du Christ[10]. Les religions non-chrétiennes déversaient comme la cause du sous-développement. La technologie et le progrès ont été programmés comme réalisation chrétienne unique pour libérer les non-chrétiens de leurs traditions superstitieuses[11].
              Accusant les religions non-chrétiennes comme facteurs de pauvreté matérielle en Asie, les néo-colonialistes offraient de meilleures conditions de vie pour les personnes en les encourageant à se convertir au christianisme. Mais leur incapacité à percevoir le lien entre pauvreté structurelle et religion, a conduit à une situation plus pathétique. Même après la conversion au christianisme, la pauvreté structurelle a continué dans leur vie.

1.2.1.3 Le Christ crypto-colonial

              À la fin des années 1970, la théologie de la libération en Amérique latine a inspiré à certains théologiens asiatiques, avec l'apprentissage d’une politique de gauche, de développer une théologie qui peut lutter contre la pauvreté structurelle, très répandue dans de nombreux pays asiatiques. Motivés par la libération structurelle basée sur l'idéologie marxiste et bibliste occidentale, ils ont présenté le Christ comme le véritable libérateur pour les non-chrétiens : Le Christ libérateur qui a racheté les pauvres non seulement de leur pauvreté, mais aussi de leurs religions traditionnelles, qui avaient soutenu les systèmes de péché[12]. Ainsi le Christ a été présenté comme le véritable libérateur, incarné pour sauver l'humanité souffrante de religions hégémoniques.
              Reconnaissant le lien entre pauvreté structurelle et religion, la christologie crypto-colonialiste se proposait comme libération politique. Mais, tout en travaillant pour l'émancipation politique et sociale dans la vie des pauvres, elle n'a pas réussi à voir l'importance de la religion et de la libération dans la vie des Asiatiques. La présentation du sécularisme, comme en Occident, n'était pas aussi simple en Asie. Même si elle a réussi à organiser un grand nombre des mouvements populaires contre la pauvreté structurelle et contre l'oppression.

1.2.2 Une théologie du -Christ- des- religions

1.2.2.1 Le Christ gnostique

              Le XIXe siècle découvert l'image d'un Christ gnostique, apparue à la fois dans la pensée des théologiens hindous et chrétiens. Connue sous le nom «renaissance hindoue», cette période fut témoin de l'émergence d'éminents penseurs et dirigeants hindous comme Rammohan Roy, Kesub Chunder Sen, Vivekananda, et Gandhi, embrassant le message du Christ. Ils ont associé le message du Christ avec diverses théologies hindoues comme Vedanta (Vivekananda) et suivi le message du Christ dans leur vie (Gandhi)[13]. Même ils ne se sont  jamais convertis au christianisme, ils ont intégré le message du Christ dans leur pensée et leur vie.
              Alors que de l'autre côté, parmi les théologiens chrétiens, c'était la première approche christologique acceptant la vérité et la bonté des autres religions. Mais l'acceptation a été limitée seulement à l’utilisation de ces religions comme des tremplins ou des semences pour connaître le salut véritable et définitif en Jésus-Christ. Les partisans de cette approche prévoient la doctrine officielle ultérieure de la Conférence de Lambeth (1930) et le Concile Vatican II selon lesquels le Christ est à l’œuvre dans toutes les religions à titre d’accomplissement ultime de toute la soif humaine de rédemption[14].
              Mais cette théorie a déjà existé dans d'autres religions asiatiques. L'argument chrétien reconnaissant que le Christ travaille dans d'autres religions que la consommation finale de toute aspiration humaine de rachat, était déjà apparu dans de nombreuses religions asiatiques. Du bouddhiste, il apprend que Jésus est seulement un bodhisattva (aspirant à l'illumination), alors que Gautama est le Bouddha, du musulman, il entend qu'il est un prophète, même un moment spécial, alors que Muhammad reste le prophète[15]. Par conséquent, l'argument chrétien de l'unicité du Christ est devenu une demande analogue à celles demande.

1.2.2.2 Le Christ ashramique

              A la fin des années 1960 on vit  venir vers des ashrams chrétiens, religieux et mystiques de l'Asie, notamment d’Inde. Ils incarnaient l'esprit de renoncement au centre de nombreuses cultures, exprimant ainsi leur solidarité avec les pauvres et leurs religions[16]. La vie simple, la pauvreté volontaire et la renonciation étaient la marque de leur vie. Ils ont imité le Christ pauvre dans leurs modes de vie. Ils avaient tout à fait réussi à présenter le Christ pauvre dans le contexte asiatique qui était très semblable à celui des hindous et de la vie ashramique bouddhiste.
              Mis en œuvre comme symboles d'embrasser la pauvreté volontaire, le renoncement et l'inculturation, les ashrams ont échoué à répondre aux besoins de l'époque. Bien que la pauvreté volontaire ait été pratiquée à l'intérieur des murs des ashrams, le monde extérieur a continué dans la pauvreté structurelle. Les ashrams n'ont pas réussi à répondre au caractère organisé de la cupidité et de l'institutionnalisme asservissant dans l'Eglise et la société.

1.2.2.3 Le Christ universel

              Il s’agit de l'image d'un Christ universel, particularisé dans les cultures à travers l'appropriation des structures religieuses sous la forme d'idées et de symboles[17]. Les penseurs de ce courent  ont associé l'universalité du Christ aux structures religieuses des religions asiatiques. Des images de Jésus comme Avatar, Guru, et le prince de la paix sont élaborées dans le cadre des aspects universels du Christ, cadre qui est plus compréhensible pour les Asiatiques.
              Ce mouvement récent de l'inculturation par le biais de l’appropriation du langage et des symboles des religions non- chrétiennes a échoué à comprendre le lien entre la religion et la libération. Les langues et les symboles sont devenus simplement une démarche d’adaptation des rites et rituels des religions non-chrétiennes. Ils n'ont pas réussi à réaliser un changement radical dans la vie des croyants.

Conclusion 

              La première partie mène une tentative pour comprendre la situation actuelle du christianisme en Inde. Même après cinq siècles de présence, la participation active à l'Église demeure une minorité et porte une image négative. Les deux modèles de christologies qui ont été / sont actifs montrent les différentes initiatives christologiques et les mouvements répandus en Asie / Inde. Pieris affirme qu'ils doivent être remplacés par une christologie qui donne de l'importance aux aspects religieux et sociaux de l'Asie. Pieris nous amène à l'étape suivante en présentant sa thèse qu'une nouvelle christologie doit être développée sur la base du noyau  libérateur et de la religion asiatique. Il puise l'inspiration pour sa thèse dans des gestes de Jésus en Jordanie et au Calvaire.

2. Une nouvelle christologie avec Jésus comme modèle

Introduction

              Ayant appris à reconnaitre l'inefficacité des approches christologiques en Asie, Pieris a développé sa thèse selon laquelle la seule porte d’entrée pour le Christ  dans le cœur asiatique est le noyau sotériologique ou libératrice de diverses religions qui ont donné forme et stabilité à la culture asiatique[18]. Jésus lui-même se délecte de sa personne dans le contexte de l'Asie à travers ses «deux baptêmes», d'abord en Jordanie et, en second au Calvaire. Pieris développe sa nouvelle christologie pour l'Asie sur la base de ces actes de Jésus sous la forme d'entrer dans les eaux de la religiosité asiatique et de participer à la pauvreté en Asie. Avant d'analyser les «immersions de baptême de Jésus», cette partie de la dissertation étudie l'unicité de Jésus dans le mystère du salut et le noyau libérateur des religions asiatiques.

2.1 La nécessité de réécrire une nouvelle christologie basée sur le mystère du salut

              Afin de rendre le message du Christ pertinent et compréhensible, les théologiens asiatiques ont dû réécrire la christologie traditionnelle qu'ils avaient  pratiquée et reflétée en Asie au cours des cinq derniers siècles. Même si elle fut critiquée pour avoir refusé le «caractère unique du Christ», la christologie traditionnelle qui a son fondement dans la christologie de Chalcédoine réduit l'incarnation de Jésus à une simple force cosmique (deva), un dieu parmi les nombreux dieux asiatiques. Mais Pieris dit que l’important en Asie / Inde n'est pas un titre comme «le Christ» ou le «caractère unique du Christ» mais le fait que toutes les grandes religions, certaines en théistes, et même les autres en termes non - théistes ont professé pendant des siècles le mystère du salut, se manifestant même sous une forme doctrinale[19].

2.2 Le noyau libérateur des religions asiatiques

              Dans presque toutes les religions asiatiques, théistes et non- théistes, existe le mystère du salut dans une forme doctrinale. Il s’exprime toujours à travers la représentation d’un «au- delà salvifique», d’une «médiation salvifique» et d’une «capacité de salut» qui est donnée à l’homme[20].
              Le salut qui était inaccessible et au-delà de la compréhension humaine est devenu accessible, compréhensible et proche sous la forme de Yahvé, Allah, Tao, Nirvana, Tathata, et Brahman-Atman[21]. L'absolu, qui était inconnu, est devenu connu. Ainsi, le salut s’est approché de l'humanité.
              Dans toutes les religions asiatiques, il existe un médiateur sous la forme de Tao, Marga, dhrma, dabar et image[22]. Révélations dans la nature, ces médiateurs ouvrent les voies du salut. Ils sont les moyens d'atteindre ou d’obtenir le salut.
              Les religions asiatiques acceptent la capacité de salut inhérente à l'humanité. Même si l'humanité est créée comme rien, simple poussière, sans âme, et une partie de l'illusion créée (maya), ils ont la capacité d’aspirer à la rédemption parfaite[23]. Les religions asiatiques qui insistent pour suivre le médiateur du salut des êtres humains, ont la capacité d'atteindre le salut.
              La donnée sotériologique de la plupart des religions asiatiques est constituée dans ce mystère trinitaire. L'ignorance de ce mystère de salut conduit à l'échec des tentatives christologiques précédentes. La nouvelle christologie doit commencer par identifier cette donnée sotériologique des religions asiatiques. Ce n'est que par ce point sensible du cœur asiatique que la nouvelle christologie peut être introduite. C'est ici que l'identité unique de Jésus doit être communiquée. Pieris souligne Jésus a commencé son ministère à cet endroit sensible de cœur asiatique.

 2.3 L'immersion baptismale de Jésus

              Après ses quarante jours de jeûne et de prière, Jésus a commencé sa mission pour le Royaume de Dieu, en recevant le baptême de saint Jean-Baptiste. C'était un événement important dans sa vie parce que c'est durant cette immersion qu’a évolué sa compréhension de soi et de son autoréalisation. En fait, en entrant dans l'eau du Jourdain, il entra vraiment dans les réalités de son temps. Etant conscient à la fois des aspects asservissants et libérateurs des religions asiatiques, Jésus fait un discernement délibéré en recevant le baptême de saint Jean-Baptiste. Il n'a jamais été influencé par les idéologies éminentes de cette époque. Il choisit une voie qui est la marque de l'ascétisme prophétique politiquement dangereux pratiqué par le Baptiste[24]. Ainsi, en s'identifiant avec les pauvres gens de la localité, il a manifesté son rôle salvifique en leur faveur. Ici il choisit la religiosité libératrice des populations locales pauvres.
              L'immersion de Jésus dans la religiosité des pauvres a été suivie et complétée par son baptême de la Croix. Il ne peut pas continuer sa mission authentique parmi les pauvres sans sa participation aux souffrances et aux conflits. C'est grâce à cette participation qu'il réalisa son rôle salvifique, se manifestant ainsi comme le Fils bien-aimé de Dieu. Son expérience de l’Abba a été marquée par sa lutte ardente contre Mammon[25].

Conclusion

              La recherche de Pieris pour développer une christologie pertinente trouve son accomplissement dans les actes de Jésus au Jourdain et au Calvaire. Jésus révèle sa mission de salut en entrant dans les eaux du Jourdain et en recevant le baptême de saint Jean-Baptiste. Il est dans le noyau sotériologique de la religiosité asiatique, il s’y  «délectait». Il discerne les aspects libérateurs des aspects asservissants de la religiosité asiatique, en optant pour une démarche politiquement dangereuse[26]. Sa participation authentique dans le conflit de la pauvreté et dans lutte contre Mammon le conduit au Calvaire. Pieris dit qu’encore aujourd'hui les réalités asiatiques ne sont pas différentes de l'époque de Jésus. Fondé sur ces résultats, il propose un paradigme théologique: «christologie de l'Alliance», qui relie les réalités asiatiques de la religiosité et de la pauvreté avec les deux commandements d'amour de Jésus.

3. La christologie de l'Alliance

              S'inspirant du «Baptême de Jésus» au Jourdain et au Calvaire, et avec un ardent désir de développer une christologie dans le contexte asiatique pluraliste, Pieris développe sa «christologie de l'Alliance». Proposée comme une alternative possible aux christologies traditionnelles, cette christologie est basée sur ce que Jésus a laissé entendre quand il résume toute la révélation et le salut en deux commandements de l’amour indissociables l’un de l’autre : tu aimeras ton Dieu et tu aimeras ton prochain.

3.1 Une distinction dans la christologie de l'Alliance

              Les deux commandements de l’amour orientent la christologie de Pieris dans deux directions. Le premier commandement « tu aimeras ton Dieu», oriente contre «Mammon» et ainsi conduit à la spiritualité de la liberté intérieure. Même si Jésus l’a développée dans son sermon sur la montagne[27], elle est commune à toutes les religions de l'Asie, théiste ou non-théiste. Le deuxième commandement «tu aimeras ton prochain», propose une définition de qui est mon voisin. Il présente la vie éternelle en termes de service rendu à son prochain. Ainsi, pour Pieris, les commandements constituent la base de «l'universalité du christianisme» et de «l'unicité de Jésus»[28].

3.1.1 Jésus est la Parole de Dieu en conflit avec Mammon

              La mission de Jésus était d'établir le royaume de Dieu. Et il a manifesté la souveraineté de Dieu en luttant contre la puissance de l'anti-Dieu[29]. Ainsi, en Jésus, nous voyons l'accomplissement du premier commandement sous la forme de son combat contre Mammon. Le grand désir de protéger le premier commandement que Dieu «seul» doit être aimé et à l’exclusion de  tout le reste, l'a conduit à la croix. En fait, à travers sa croix, le règne de Dieu est établi.
              Par conséquent, la croix révèle l'accomplissement du premier commandement sous la forme du «conflit Dieu- Mammon» et la coïncidence avec le second commandement sous la forme de «Dieu en alliance avec les pauvres»[30]. Dans la croix de Jésus, nous voyons l'accomplissement de ces deux commandements. Par conséquent, un disciple du Christ doit tirer son inspiration à partir de la croix de Jésus pour développer la nouvelle christologie de libération pour l'Asie.
              La croix de Jésus est en conflit avec tous les types de domination, d'autorité et de pouvoir. Il est en conflit avec l'idolâtrie, tout ce qui est contre Dieu. La langue du conflit n'existe pas seulement dans la Bible, mais aussi dans d'autres traditions religieuses. Elle est exprimée en idiomes différents dans chaque religion que nous rencontrons dans le monde. Même les religions non-théistes comme le bouddhisme, le jaïnisme et le taoïsme partagent les mêmes  vues sur ce conflit. Ces religions non- théistes visent à la libération sans un libérateur sous forme de Dieu, Yahvé, Allah, et ​​Brahman. Mais elles proposent un chemin vers cette libération sous la forme de renoncement radical. Ce renoncement radical se retrouve dans les paroles de Jésus, « qu’il prenne sa croix et qu'il me suive[31]». Ce renoncement radical est le chemin de la libération.
              Les religions non-théistes démontrent qu'elles sont contre l'idolâtrie et croient que le salut est possible grâce à la renonciation totale. Par conséquent, elles concluent que «celui qui est anti-Mammon ne peut pas être anti-Yahvé»[32]. Tel est le patrimoine commun de toutes les religions. Ainsi nous pouvons conclure que notre premier commandement est le fondement de toutes les religions. Nous le voyons en particulier dans la personne de Jésus et son enseignement sur la Montagne. Cette «spiritualité des béatitudes» (beatitudinal spirituality) est le patrimoine commun de toutes les religions[33]. C'est la spiritualité du royaume de Dieu.
              L'option fondamentale de cette spiritualité commune est la «conversion» de l'esprit. Cette conversion de l'esprit est proposée, comme une exigence pour le salut, à la fois par les religions théiste et les religions non-théistes. Cet héritage commun partagé par la plupart des religions asiatiques devrait être le point de départ de la nouvelle christologie asiatique.

3.1.2 Jésus est la parole de l'alliance de Dieu comme promesse aux pauvres

              Le premier commandement nous conduit à apprécier le fait qu’un chemin commun vers le salut existe dans toutes les religions. La spécialité du deuxième commandement réside dans le fait qu'il distingue le christianisme des autres religions. Le deuxième commandement souligne que Jésus est la parole de l'alliance du Dieu de la promesse aux pauvres[34]. Il étend le processus de salut dans l'alliance de Dieu avec les pauvres. Les disciples de Jésus sont appelés à proclamer et témoigner par solidarité avec les pauvres et les opprimés. Voilà ce que l'on entend par la nouvelle christologie en Asie.
              Prendre parti pour les pauvres n'est pas seulement quelque chose de spécial au christianisme. Mais ce qui différencie le christianisme des autres religions, c’est le Christ crucifié sur le Calvaire. Il a dépassé le seuil de la bienséance parce que Dieu s'est lié à une promesse, une promesse que le Christ est crucifié et ressuscité[35]. Cette promesse confie à ceux qui le suivent une grande mission, pour proclamer cette mission comme la parole de Dieu à toutes les nations. Tous les disciples du Christ sont appelés à participer à cette promesse et à son accomplissement. Telle est la mission de tous ceux qui suivent le Christ.
              Le royaume de Dieu prévoit la règle de Yahvé «seul» où la division entre riches et pauvres n'existe pas. Le Règne de Dieu est l'absence de toute forme d'oppression, de marginalisation et d'humiliation. Il forme une société alternative marquée par une gestion juste et fondée sur un nouveau type d'économie[36].
              Afin de réaffirmer le Règne de Dieu, le Fils de Dieu s'est fait homme. Son incarnation est marquée par un choix de classe, ce qui est particulièrement évident dans la forme de sa mort comme mort d'un esclave criminel[37]. L'incarnation de Jésus est marquée par son option spécifique: son option pour les pauvres et le prix qu'il a payé pour cette option. Ayant été déclaré pécheur, il a été crucifié. Jésus est ainsi devenu le péché dans sa manifestation de sorte qu’il apparaisse, comme victime de l’injustice[38]. La croix de Jésus se tient au milieu d’une situation où la majorité des pauvres sont condamnés à la pauvreté par la cupidité de quelques-uns. Elle est le symbole de l'accomplissement du grand rêve de Dieu et des pauvres[39].
              Pieris dit que c'est à partir de cette croix de Jésus que nous commençons la christologie de l'Asie. Par sa mort en croix, Jésus nous donne le souffle de vie. De même que Dieu est mort et ressuscité en Christ, nous aussi nous sommes morts et ressuscités avec Dieu dans le Christ. La nouvelle christologie de l'Asie devrait recevoir son inspiration dans ce «Christique» qui définit le caractère unique de Jésus[40].
              Grâce à sa réflexion la christologie de l'Alliance, Pieris développe une christologie libératrice qui est plus pertinente et complète pour les peuples d'Asie. Présentant les deux commandements de l’amour comme base, il propose en première partie « la spiritualité beatitudinale» préconisée dans les Evangiles, qui est commune à toutes les religions ; en deuxième partie la croyance au Dieu crucifié en Christ, lequel est un seul corps avec les opprimés, définit le caractère unique du christianisme.  

Conclusion

              Comme il est mentionné dans l'introduction, il s'agit d'une recherche qui m'a conduit à la christologie de Pieris. Une recherche pour construire une Eglise authentique et pertinente de l'Inde, dans le développement d’un langage pour communiquer aux non-chrétiens le mystère du salut en Jésus, une recherche pour développer une saine théologie basée sur les réalités religieuses et contextuelles de l'Inde. Après avoir exploré sa christologie dans les pages précédentes, je voudrais à la lumière de mon futur apostolat en Inde évaluer et analyser les principaux éléments de la christologie de Pieris.

Une base théologique pour être pertinent et authentique

              La christologie de Pieris me donne des directives pour construire la base solide d’une Église pertinente en l'Inde, qui tienne compte des réalités contextuelles de la pauvreté et de la religiosité et de leurs ressources, pour développer une théologie. Afin de devenir une Eglise de l'Inde, l'Eglise doit être inculturée dans la vie religieuse et culturelle, en participant aux dimensions libératrices de la religiosité indienne et à la pauvreté. Cela implique que l'Eglise locale doit s'identifier aux pauvres- les dalits et adivasis (tribaux), plutôt que d'augmenter le nombre des chrétiens et le fonctionnement des écoles et des universités. Pour être authentique et efficace, l'Eglise indienne a besoin de développer une solide base théologique.
              La christologie de l'Alliance de Pieris donne une solide base théologique de développement d’un langage pour communiquer la crédibilité de la révélation en Jésus dans le contexte indien. C'est ce langage crédible de la révélation, a trouvé en Jésus, sur la Croix, qui est récapitulé par les commandements : Tu aimeras ton Dieu et ton prochain[41]. Le premier commandement ouvre la voie à l'Eglise en Inde pour entrer dans la religiosité des peuples par la renonciation totale et la lutte contre Mammon. Le deuxième commandement donne la base à l'Eglise indienne pour se situer du côté des pauvres et des opprimés dans leurs luttes en suivant le chemin de Jésus crucifié.

Une théologie de complémentarité et de convergence de toutes les religions

              Pieris appelle à une interdépendance de toutes les religions dans leur processus libérateur pour avancer vers l'avenir ultime (du Règne de Dieu). Il voit cette marche dans ce processus de complémentarité et de convergence de toutes les religions (même s’il y a individuels des divergences entre elle).  Ici chaque religion se découvre et apparait à tous dans sa spécificité, tout en se convertissant à l'héritage commun de toutes les religions. Cela ouvre à l'Eglise indienne un chemin pour s'engager dans une théologie du dialogue, sans perdre son identité religieuse.

La dimension libératrice de la religion et de la pauvreté

Les religions et la pauvreté constituent le contexte culturel et la poussée libératrice requis pour toute christologie indienne authentique. En d'autres termes, «la forme sotériologique des religions» et de «la forme libératrice de la pauvreté» peuvent fournir la base pour un dialogue constructif sur la révélation de Dieu en Jésus en Inde.

Réflexions critiques

              La christologie de Pieris ne présente pas un portrait complet de Jésus, mais seulement certains aspects, par exemple, son interprétation de la mission prophétique de Jésus commençant dans les eaux du Jourdain comme un baptême dans le «Jourdan des religions asiatiques» et la mort de Jésus comme un baptême sur le « Calvaire de la pauvreté en Asie». Il n'a pas donné assez d’importance à la résurrection de Jésus. Ce faisant, il a presque complètement exclu l'espérance eschatologique dans le message de Jésus.
              Il n'est pas possible de nier complètement les deux approches christologiques (une théologie du Christ- contre- les- religions et une théologie du -Christ- des- religions) présentées par Pieris dans la première partie, comme un échec pour présenter Jésus en Asie/ Inde. Leurs représentants ont également donné un sens et pertinence pour le message de Jésus dans ces contextes. Certaines de ces approches étaient des mouvements radicaux qui ont influencé l'ensemble des aspects de la vie en Asie/ Inde.
              Pieris ne propose pas de directions concrètes sur la façon d’instaurer et d’entretenir le  dialogue et de s'entendre avec l'une des communautés religieuses importantes en Asie / Inde - «les musulmans». Sa «christologie d'alliance» peut être mise en œuvre pour les hindous, les bouddhistes et les autres religions de l'Inde. Mais comment est-il possible de dialoguer avec ceux qui croient que «l'islam est la seule vraie religion» ?  Une nouvelle théologie doit être développée pour dialoguer avec eux.

Bibliographie:

 Aloysius PIERIS, Une théologie asiatique de la libération, Paris, Centurion,  1990.
-          The Christhood of Jesus and the discipleship of Mary, Colombo, Centre for Society and Religion, 2000.
M.M. THOMAS, The acknowledged Christ of the Indian renaissance, London, SCM Press, 1969.
Michel FEDOU, Regards asiatiques sur le Christ, Paris, Desclée, 1998, P. 97-122



[1] On croit que le christianisme a été introduit en Inde par l'apôtre Thomas, qui a visité Muziris dans le Kérala en 52 après JC pour répandre l'évangile parmi les colonies juives du Kerala.
[2] Pieris utilise le contexte du Sri Lanka et de l'Inde en se référant à l’Asie.
[3] A PIERIS, Une théologie asiatique de la libération, Paris, 1990, p. 110
[4] Bureau de recensement, gouvernement de l'Inde. 2001.
[5] PIERIS, Une théologie asiatique de la libération, p. 110
[6] Ibid., p.110
[7] Ibid., p.158
[8] Ibid., p.110
[9] Ibid.
[10] Ibid., p.167
[11] Ibid., p.168
[12] Ibid., p.170
[13] M.M. THOMAS, The acknowledged Christ of the Indian renaissance, Londres, 1969, P, 201
[14] PIERIS, Une théologie asiatique de la libération, p. 167
[15] Ibid., p.111
[16] Ibid., p.168
[17] Ibid., p.158
[18] Ibid., p.110
[19] Ibid., p.115
[20] Ibid.
[21] Ibid.
[22] Ibid.
[23] Ibid.
[24] Ibid., p.116
[25] Ibid.
[26] Ibid.
[27] Cf., Mt 5, 3-11.
[28] A PIERIS, The Christhood of Jesus and the discipleship of Mary, Colombo, 2000, P. 46.
[29] Cf., Mt 4, 10
[30] Ibid.
[31] Cf., Marc 8, 34.
[32] Ibid., P. 48.
[33] Ibid.
[34] Ibid., P. 50.
[35] Ibid.
[36] Ibid., P. 51
[37] Cf., Ph 2, 5-11.
[38] Ibid.
[39] Cf., Lk 4, 18-21
[40] Ibid., P. 53
[41] Cf., Mt 22, 37-40.





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